Interview

Quels sont les avantages de diffuser de la musique libre ?

Avant de parler d'avantage ou d'inconvénient, il faut dire que la musique de « Godon » est libre depuis le début de l'aventure. C'était même assez innocent au départ. C'est ce qui nous a permis de nous démarquer fortement de l'environnement musique / groupe locaux de notre région. En fait, dans le paysage musical actuel, diffuser sa musique sous licence libre représente une originalité certaine. Tout cela est tellement nouveau que les gens se mettent vite à en parler, et à se poser des questions, voire à chercher sur le net à propos des licences, ce qui n'est pas le moindre des résultats ! Plutôt que d'avantage, je préfère parler de démarche globale, mais nous en reparlerons plus loin, je crois.

Quels sont les inconvénients ?

Il n'y en a pour ainsi dire aucun. À part peut-être que la licence que nous utilisons, « Creative Commons by-nd-nc-1.0 », n'est pas encore traduite et adaptée en français, mais le travail fourni par Mélanie Dulong De Rosnay, au CERSA, devrait rapidement combler ce manque. En effet, les licences Creative Commons ont été mise au point aux États-Unis, et s'appuient donc sur le droit américain et son « copyright ». Le droit français présente des différences assez importantes, en particulier concernant les droits ayant trait à la personnalité de l'auteur, en plus des droits patrimoniaux.

Comment gérez-vous votre production (ou comment se passer d'un éditeur) ?

J'ai lu dernièrement un papier écrit par un avocat spécialisé en droit de la propriété intellectuelle, Emmanuel Pierrat, dans lequel il montre de manière assez nette la tendance de ces dernières années. En effet, un nombre croissant d'artistes, de plus ou moins grand renom, ont tendance à se produire et à s'éditer eux-mêmes, dans le but d'éviter les intermédiaires qui se garnissent copieusement les poches au passage ! Certains, très connus, comme Yves Duteil, ont même été jusqu'à ré-enregistrer leur œuvre, de manière à éviter ou sortir des procédures juridiques ! C'est une chose sur laquelle j'aimerais insister : la façade, c'est le show-biz, le strass, et le fondement, c'est une bataille juridique permanente, et assez malsaine la plupart du temps.

Pour notre part, nous avons fondé un label, sous forme d'association Loi 1901 d'économie culturelle. Nous avons compilé depuis un an et demi un certain nombre de documentations et de compétences, que nous souhaitons maintenant mettre en œuvre. Dans ce sens, Godon a joué et joue encore le rôle de précurseur. Concrètement, cela signifie que nous mettons au point en ce moment nos contrats d'édition, de production, de distribution et de vente, en tenant compte de nos spécificités et de manière à être irréprochables du point de vue juridique. Nous écoutons assez régulièrement des groupes et artistes susceptibles de bénéficier de nos connaissances accumulées et de nos services, le but étant de constituer un catalogue suffisant.

Quelles sont les conséquences (on entend souvent dire qu'un éditeur apporte les finances nécessaires à la création d'une œuvre) ?

Oui, c'est le point d'achoppement. Nous ne pouvons pour l'instant produire que Godon. Et encore, produire est un bien grand mot. Nous avons réussi à enregistrer « Armagodon », notre premier album, avec des coûts vraiment très bas, en faisant appel à des partenaires locaux, et en nous serrant la ceinture ! Mais les conséquences de cette auto-gestion sont bénéfiques pour nous : personne ne nous dit ce que nous devons faire, il n'y a pas d'intermédiaires, ou alors le moins possible, et du point de vue musical et artistique, nous sommes... libres ! Et nous entendons le rester.

La Sacem n'est-elle pas un passage obligé pour tout musicien français ?

Merci de poser cette question, qui va me permettre de faire tomber quelques préjugés bien dommageables, quoique je n'ai personnellement aucune animosité envers cette société civile comme il en existe tant d'autres. L'une de ces idées préconçues consiste à dire : « Si vous voulez que votre musique et votre travail soient respectés, si vous voulez bénéficier d'une protection juridique efficace, vous avez tout intérêt à adhérer à la Sacem ». On laisse donc entendre, et c'est entré dans l'inconscient collectif, que « musicien = Sacem », et ce, de manière assez insidieuse, presque comme si c'était écrit dans le CPI (Code de la Propriété Intellectuelle). En fait, il n'en est rien. La Sacem est une société civile de gestion des droits des auteurs compositeurs, et, à ce titre, ne dispose d'aucune prérogative pour obliger qui que ce soit à adhérer à ses statuts et à son règlement intérieur ! Par contre, dans le droit français, les rapports entre les différents professionnels de la filière (auteurs, compositeurs, producteurs, éditeurs, diffuseurs, etc.) sont parfaitement étudiés et fixés légalement. De plus, l'adhésion à la Sacem ne constitue en aucun cas une protection juridique de l'œuvre suffisante, avant l'exploitation, en tout cas.

Avez-vous déjà eu des contacts avec la Sacem ?

Oui, nous avons pris connaissance de ses statuts, de ses plaquettes d'information, et nous avons vu que cela ne pouvait pas coller avec notre démarche et notre soif de liberté non-feinte ! Dernièrement, des « recruteurs » locaux de la Sacem sont venus « présenter » leur organisme aux groupes d'un local de répétition où nous avons l'habitude de jouer. Ils se sont défendu de recruter mais c'est ce qu'ils ont pourtant fait pendant toute la durée de la réunion. Nous nous sommes rendus compte qu'ils ne connaissent pas du tout le phénomène actuel autour du libre, pour eux c'est marginal, et ça le restera. Si l'on insiste un peu, ils sont assez facilement déstabilisés, un peu comme ces sectes qui viennent démarcher à domicile, et qui sont à court d'arguments dès qu'on les secoue un peu !

Gagnez-vous votre vie grâce à votre musique ?

Non, nous venons juste de commencer, Armagodon est sorti en fin juillet de cette année, et nous commençons à peine à trouver nos marques pour jouer en concert. C'est une des vertus qu'il faut posséder dans ce métier, à mon avis, la patience. Il faut évidemment travailler de manière acharnée, aussi bien sur le plan musical et artistique que sur la préparation juridique et financière. Nous nous entourons petit à petit de personnes compétentes, de manière à éviter que tout le monde porte toutes les casquettes. De plus, notre position de précurseur demande beaucoup d'attention dans les détails, et une certaine responsabilité dans nos relations avec les média, par exemple.

Si non, le voudriez-vous ?

Bien sûr, c'est aussi le sens de notre démarche, et nous n'en démordrons pas. Il faut encore beaucoup travailler pour faire comprendre que « libre » n'est pas synonyme de « gratuit ». Nous devons être pédagogues, et sans cesse affiner le concept. Heureusement, nous ne sommes pas seuls. Je pense à Steve Coleman, fameux jazzman, qui depuis des années laisse sa musique à disposition sur internet (www.m-base.org), et exprime très clairement les raisons pour lesquelles il pense qu'il faut dissocier la musique proprement dite de son support. Je pense aussi à la compilation Creative Commons du magazine Wired, tirée à 750 000 exemplaires, sur laquelle figurent les Beasty Boys, Gilberto Gil ou encore David Byrne, ex-Talking Heads ! Nous avons une grande confiance dans notre concept, et ces événements nous encouragent à continuer !

De plus en plus d'artistes publient leurs œuvres sous licence libre, mais seuls les initiés semblent être au courant. Avez-vous une volonté, une stratégie de communication ?

Oui, clairement. C'est quelque chose que nous avons très rapidement compris, qu'il fallait justement faire en sorte que ces licences et ces manières d'aborder la musique sortent de la confidentialité. Je me rappelle, lorsque je suis tombé la première fois sur les sigles Creative Commons, je ne comprenais rien du tout, c'était totalement hermétique à mes yeux. Par la suite, j'ai lu sur le site des Creative Commons, et ailleurs, et ce n'est plus mystérieux. Le principe Creative Commons est du reste assez simple. Nous avons vraiment l'intention de communiquer au grand public des clés pour saisir rapidement la signification et la portée du « libre » appliqué à la musique et à la création artistique en général. Nous communiquons également beaucoup autour des textes des morceaux du groupe, car le sens n'est pas mis de côté dans la musique de Godon.

Utilisez-vous des logiciels libres pour la conception de vos albums ?

Non, la musique que nous faisons pour l'instant est principalement jouée en live, et lorsque nous composons nous écrivons toutes nos partitions. Nous avions commencé, il y a longtemps, lorsque nous étions encore sous Windows, à utiliser un logiciel vraiment extra, développé par deux frères de Toulouse, qui s'appelle Melody. Mais depuis que nous sommes passés à Linux, nous l'avons un peu laissé tomber, malgré ses grandes qualités. Armagodon a été enregistré sur un pro-tools, en sortie de console Midas Heritage 1000. Nous ne connaissions pas à l'époque Ardour, mais nous allons nous pencher sur le sujet !

Quel autre usage faîtes-vous de Linux ?

Tous. C'est devenu l'OS principal, avec lequel nous faisons la bureautique, la messagerie, le développement et la publication du site du groupe, un petit réseau local, un peu de traitement d'images. En bref, tout ce que nous faisions avant, mais sans rebooter deux voire trois fois par jour !

Si j'ai oublié un point que tu voudrais mentionner, n'hésite surtout pas.

Oui, en guise de conclusion, j'aimerais dire à tous les lecteurs de ne pas hésiter à se manifester, nous serons heureux de répondre, dans la mesure du possible, à toutes les questions. Comme je l'ai dit plus haut, nous écoutons pas mal de démos en ce moment, donc n'hésitez pas non plus à nous envoyer vos travaux, il y aura toujours un retour. À bientôt en concert près de chez vous !